L’Algérie doit changer sa politique vis-à-vis des défenseurs des victimes du terrorisme

Elle donnera une conférence à l’occasion de la journée contre l’oubli des victimes du terrorisme organisée par des membres de la diaspora algériennes regroupés dans Ajouad Algérie Mémoires. El Watan s’est entretenu avec elle pour l’occasion. 

La professeure de droit internationale à l’université de Californie dit que depuis l’attentat contre Charlie Hebdo, elle est mieux écoutée. Elle déplore qu’aux Etats-Unis où elle vit et en Occident, en général, on ait pris du temps pour comprendre le danger de l’intégrisme et que ceux qu’on présente comme des religieux ne sont que des fondamentalistes qui appellent aux meurtres et aux assassinats que ce soit le 11 septembre, dans les pays musulmans comme ce fut le cas de l’Algérie dans les années 90 et actuellement à Paris ou ailleurs.

La féministe et militante des droits de l’Homme planche actuellement sur un autre projet : compiler et traduire en anglais les écrits d’intellectuels algériens tués par les intégristes dans les années 90.

 

Q : Vous dites qu’aux Etat-Unis, on vous écoute mieux, depuis l’attentat contre Charlie Hebdo, quand vous dénoncez l’intégrisme. Comme expliquez-vous ce changement d’attitude ?

Oui tout à fait. J’étais invitée au Texas au mois de janvier pour présenter mon travail sur la résistance des  musulmans au fondamentalisme. C’était juste après les attentats de Paris. J’y avais aussi donné une conférence deux années avant. Et la dame qui m’a présentée au public  a dit texto : « Maintenant on comprend votre travail ».

Quelque part c’est très bien qu’on commence à comprendre. C’était une erreur grave que personne ne faisait attention quand les victimes étaient  des milliers d’Afghans, d’Algériens…c’est vraiment dommage

Je suis contente que les gens commencent à s’y intéresser un peu plus. J’aime beaucoup l’expression « the third world bodycount » qui veut dire que les morts dans ces pays ne sont que des statistiques.

C’est un problème moral, éthique et politique. J’ai écrit souvent que la question de la sécurité ne peut pas être divisée.  Aux Etat-Unis, on dit Homeland, on ne peut pas parler de notre sécurité ici en pensant que la question de la sécurité du Mali et de l’Algérie, par exemple, n’est pas liée à la nôtre. Ne pas s’intéresser à leur sécurité est une erreur stratégique et aussi morale. C’est cette vision des choses que j’essaie de changer en racontant ses histoires. Je voudrais faire connaître les gens qui ont mené des combats sur les lignes de front sans publicité parfois, seuls, isolés

Après les 11 septembre, il y a eu une prise de conscience mais on a commencé à oublier le danger de l’intégrisme. Les gens que ce soit au Etats-Unis ou ailleurs ont commencé à oublier qu’il y a un problème de terrorisme djhadiste.  C’est dû certainement aux erreurs commises par le gouvernement de Bush.

La lutte contre ces djhadiste doit être menée dans le respect des norme internationales. C’est un problème international qui nécessite une réponse internationale.

 

Q : La riposte doit-elle être exclusivement militaire ?

 Pas du tout. Il y a la lutte par l’éducation , la lutte idéologique et même économique. C’est à plusieurs niveaux. C’est l’une des erreurs des néoconservateurs après le 11 septembre.  Ils ont traité le problème uniquement d’un point de vue sécuritaire. 

 

Q : Prenons la lutte idéologique, par exemple, doit-elle se faire à l’intérieur du monde musulman ou doit-elle venir de l’extérieur ?

Il me semble que ce c’est le deux. Les islamistes sont implantés partout à l’échelle internationale même ici en Californie. L’idéologie islamiste a même influencé la façon dont l’occident voit l’islam.

Bien sûr que ca doit commencer de l’intérieur. Le leadership doit venir de l’intérieur avec l’aide de la diaspora aussi.

En même temps, il me semble qu’il y a une lutte très importante à faire au niveau international.

 

Q : La poussée intégriste est accompagnée d’une montée de l’islamophobie, comment lutter contre le premier sans tomber dans la  seconde ?

C’est une question très importante. J’en parle dans l’introduction de mon livre. Je préfère le terme discrimination à islamophobie. Car il y a un amalgame avec ce terme. Parfois, on traite d’islamophobe toute critique de la religion.  Pour moi la critique de n’importe quelle religion doit être protégée.

L’ex-grand mufti de Marseille,  Soheib Bencheikh, m’avait dit un jour la même chose. On a besoin de protéger l’espace pour avoir un débat critique de la religion, toutes les religions. Et bien sûr, Il faut absolument  protéger les musulmans ou les présumés musulmans (des Sikhs ont été ciblés parce que pris pour des musulmans).

Un des objectifs de mon livre est d’avoir plus de soutien pour les démocrates dans nos pays. L‘autre objectif, puisque je suis basée aux Etats-Unis, est de lutter contre la discrimination en montrant une image tout à fait différente des musulmans et des personnes de culture musulmane, c'est-à-dire ceux qui luttent contre l’islamisme et contre le terrorisme.

 C’est la meilleure façon, à mon avis, de lutter contre la discrimination qui est un problème réel et très grave.

 

Q : En parcourant les pays musulmans dont l’Algérie, avez-vous vu que les gens sont prêts à entamer une critique de la religion ?

J’ai trouvé beaucoup de personnes prêtes à le faire et d’autres qui sont même en train de le faire. Pour le travail de suivi de mon livre, je suis repartie en Malaisie et j’ai rencontré les femmes de Sisters in Islam,  ce sont des femmes qui font un travail très intéressant, une réinterprétation féministe de l’islam.  J’ai même assisté à un séminaire sur la réinterprétation féministe du coran. J’ai beaucoup appris et apprécié.

Donc, il y a des gens prêts à le faire et le problème est de protéger l’espace pour ce débat. Ce qui revient à un problème de liberté d’expression.

Par exemple, dans le cas de Sisters in Islam, c’est très difficile pour elles de faire ce qu’elles font, Elles ne subissent pas de violence mais elles font face à beaucoup de pression et de procès.

 

Q : Pour revenir à votre livre. Qu’est-ce qui vous a motivée à l’écrire ?

 Il y a le facteur personnel : un hommage à mon père, Mahfoud Bennoune, et le travail qu’il a  fait avec beaucoup d’autres collègues et amis. Pour moi, c’est aussi un engagement politique surtout avec mes amis progressistes, mes amis militants des droits de l’homme aux Etats-Unis.

Après le 11 septembre, je trouvais que la question de l’intégrisme ou le fondamentalisme était mal comprise.

Je voulais changer leur vision. Vous savez, j’ai milité pendant longtemps au sein des organisations pour la promotion des droits de l’Homme aux Etats-Unis  y compris Amnesty international et le Center for Constitutional Rights ( le Centre pour les droits constituionnels ), des organisations qui font du très bon travail contre la torture etc….mais en même temps, après le 11 septembre, ils avaient malheureusement une vision , disons, romantique des djihadistes.

Pour eux, les victimes étaient les djihadistes et les gens soupçonnés d’être djihadistes car ciblés par Bush et sa politique anti-terroriste.

De mon côté, j’essayais de leur expliquer qu’il y a plusieurs bourreaux. Ces gens-là ne sont pas seulement des victimes, ils sont aussi dans certains cas eux-mêmes des bourreaux. Iils ont commis des crimes terribles et leurs premières victimes ce ne sont pas les 3000 victimes du WTC, ces victimes comptent aussi bien sûr, mais il y avait beaucoup victimes dans les autres pays. Et Ce n’est pas parce qu’on est contre la politique de Bush qu’il faut soutenir les djihadistes. Il faut avoir une critique dans les deux sens.

J’ai quitté et dénoncé publiquement le Center for constitutionall rights quand ils sont devenus « les avocats » du no 2 d’Al Qaida au Yémen, Anwar Awlaki,  après son assassinat par le gouvernement américain en 2011.

 Bien sûr, j’étais contre la politique des assassinats du  côté des Etats-Unis, mais en même temps Anwar Awlaki voulait assassiner beaucoup de gens, il avait toute une liste de personnes y compris Salman Rushdi et d’autres. Il appelait ouvertement à l’assassinat de ces gens-là.

J’essayais d’expliquer aux amis du centre que si on veut être contre les assassinats, il faut l’être pour les deux côtés. Mais eux ils parlaient d’Awlaki comme s’il était seulement un simple religieux  musulmans - un muslim cleric.

Si on veut promouvoir les droits humains, il faut soutenir les progressistes qui mènent les luttes ailleurs y compris contre l’intégrisme.

 

Q : Que pensez-vous du sort réservé par l’Algérie aux victimes du terrorisme?

Je suis surprise et très étonnées par la situation de certaines des victimes du terrorisme qui vivent dans la misère. Ce qui m’a troublée le plus, c’est la difficulté du travail des militants pour les droits des victimes.  Je peux juste citer le cas de Cherifa Kheddar qui a été arrêtée récemment devant la grande poste et malmenée par les policiers juste parce qu’elle avait une banderole sur les femmes victimes du terrorisme dont sa propre sœur.

Ceux qui n'apprennent pas de leur histoire peuvent être condamnés à le revivre, donc je pense que le gouvernement algérien doit changer sa politique  vis-à-vis des défenseurs des droits des victimes du  terrorisme. Le pays et le monde doivent apprendre beaucoup de leur travail.

 

Q : La Diaspora algérienne peut-elle jouer un rôle?

Je pense que, nous, dans la diaspora, nous pouvons faire beaucoup de travail pour la documentation, pour enregistrer les témoignages comme ce qui se fait au musée de la Shoha à Washington. Ils ont des heures et des heures d’enregistrements et c’est très important car comme ça, on ne va jamais perdre ces histoires.

Nous avons une très grande responsabilité. Je ne suis pas d’accord avec ceux qui disent que puisque nous sommes loin ça ne nous concerne pas.

 J’aime beaucoup la région et je ne peux pas me taire quand je vois les mourir. Je n’oublierais jamais ce que m’a dit l’avocate et activiste pakistanaise Asma Jahangir quand je l’ai rencontrée dans son bureau à Lahore : « Il faut expliquer aux gens dans la diaspora que nous avons besoin de leur soutien. Les intégristes ont un soutien à l’échelle internationale y compris dans la diaspora et nous  avons besoin  de leur aide ».

Notre rôle est de soutenir la société civile, de parler d’elle, d’inviter les gens à prendre la parole  et de tisser les liens avec  elle. Il n’est pas dans leadership.

 

Q : Avez-vous prévu une suite à votre Your fatwa does not apply here ?

Oui, il y a un projet en cours.Je n’ai pas encore décidé la forme que â prendre : un livre ou un site web. L’idée est de réaliser des interviews avec des experts. J’ai déjà interviewé Mustapha Hammouche, Mohamed Balhi, entre autres, et aussi avec les familles des victimes. Récolter les textes écrits par les intellectuels assassinés et les traduire en anglais fait aussi partie du projet.

 L’oubli  est un seconde assassinat. Si on ne peut rien faire contre le premier, on peut éviter le deuxième.

Ca me fait de la peine quand je vois que la nouvelle génération n’a pas entendu parler de ces intellectuels. Dernièrement,  je suis passée dans une librairie d’El Biar et j’ai demandé au jeune qui y travaillait des livres de toute une liste d’intellectuels assassiné. Il ne connaissait aucun nom.

Ca m’a vraiment touché. Ce sont gens qui sont morts pour ce qu’ils ont pensé, dit ou  écrit. Nous risquons de perdre tout ceci. Bien que certains sont très connus et leurs écrits sont partout et même traduits comme Tahar Djaout.

Originally published at El Watan

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